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Plus haut, plus loin

Même s’ils sont parmi les voiliers les plus rapides du monde, ces ULTIM comme on les appellent sont les spécialistes des temps longs. Ils sont longs à imaginer et à dessiner, longs à fabriquer… et vont vivre longtemps, très longtemps même. La preuve avec le nouveau Maxi Edmond de Rothschild, dix-huitième du nom, qui remplace un trimaran iconique qui a parcouru plus de 200 000 milles marins en huit ans. Soit près de 400 000 km avant d’entamer sa seconde vie. Autant le dire, la naissance d’un ULTIM est un événement. Encore plus pour celui-là. 

Dire que ce Gitana 18 était attendu est un euphémisme. Déjà, à son lancement en 2017, son prédécesseur avait été scruté, observé sous tous les angles possibles, car il jetait les base de ces magnifiques trimarans océaniques volants imaginés pour pulvériser tous les records en mer. Quatre mois seulement après sa mise à l’eau, Gitana 17 terminait second de la Transat Jacques Vabre. Ce voilier, qui avait nécessité 170 000 heures de travail, dont 35 000 rien qu’en études, aura connu trois skippers, Sébastien Josse, Franck Cammas puis Charles Caudrelier. Avec eux à la barre, en solitaire, en double ou accompagnés des autres membres d’équipage, il remportera la Rolex Fastnet Race 2019, la Drheam Cup 2020, une seconde Rolex Fastnet Race puis la Transat Jacques Vabre en 2021, les 24h Ultim et Route du Rhum en 2022, ou encore l’Arkéa Ultim Challenge en 2024. La première course autour du monde des ULTIM, en 50 jours 19 heures 7 minutes, 42 secondes. Tout cela, sans compter les places d’honneurs, et en prouvant à chaque sortie que ces monstres de 32 mètres de long sur 23 mètres de large peuvent voler à travers les océans. Même avec trois mètres de creux. Aussi, quand Ariane de Rothschild avait annoncé la mise en chantier de son remplaçant en décembre 2023, la conception d’un bateau qui devait faire mieux que celui qu’il remplaçait, Gitana 17 qui a été racheté par Actual Group en janvier 2025, tous les amateurs de maxi voiliers se sont mis à rêver. À fantasmer un voilier capable de sortir de l’eau encore plus tôt, de planer à plus de 30 noeuds, dans encore plus de creux. Pour rester en l’air le plus longtemps possible et battre tous les records, dont le Jules Verne naturellement. Et ils avaient raison. 

« Évidemment, notre but était d’en faire un maxi capable de voler le plus longtemps possible, explique Guillaume Verdier, l’architecte naval star qui a imaginé Gitana 18 en collaboration avec les équipes du team dirigées par Sébastien Sainson (Guillaume a aussi dessiné les Gitana 16 et 17, comme le monocoque Ferrari, voir Followed #52). Nous voulions qu’il puisse sortir de l’eau même avec peu de vent, et surtout qu’il soit capable de planer en pleine mer le plus longtemps possible, avec des creux de plus de trois mètres comme on en rencontre beaucoup sur un tour du monde. Pour cela, il fallait pousser les curseurs très loin… » Pour comprendre l’ampleur de la tâche, il faut mettre en relation les contraintes de la classe ULTIM (une empreinte de 32x23 m, des surfaces de voile, une taille de mat) avec des conditions de navigation extrêmes, que ne rencontreront jamais les petits multicoques de l’America’s Cup par exemple. Ces ULTIM sont des bateaux qui doivent pouvoir dépasser les 100 km/h lors d’une transat, en étant menés en plein océan par un skipper solitaire, comme par un équipage. Avec pour seule énergie à bord, pour assurer les manœuvres des voiles et des foils, celle déployée par l’homme en tournant ses winchs. 

Pour Gitana 18, il aura fallu 200 000 heures de travail, dont cette fois 50 000 de design », explique Sébastien Sainson. « En plus, ce n’est pas le bon nombre, puisque l’on ne s’est toujours pas arrêtés de dessiner, ajoute Guillaume Verdier en souriant. Avec un bateau comme celui-là, tu ne t’arrêtes jamais de dessiner, de rechercher les meilleures solutions. Sinon t’es mort ». Pour assurer un vol stable, il leur a déjà fallu définir une structure aussi légère que possible et très rigide. « On ne peut pas avoir la moindre déformation sur l’eau. Il faut que le bateau réagisse toujours de la même manière, explique Sébastien. En plus, au large, la vague suivante n’est pas toujours la même que la précédente, et pour que le skipper réussisse à garder le vol, il faut lui donner un bateau stable. D’ailleurs, avant même de parler des réglages de foils et de safran, nous avons recherché à faire un bateau auto-stable ». Grâce à la technologie de cuisson du carbone autoclave, autrement dit sous vide et sous pression pour assurer la plus faible porosité possible aux couches de carbone, les équipes de Sébastien et de Guillaume ont pu gagner jusqu’à 20% de matière (à rigidité équivalente) : un monde. De plus, pour assurer une raideur maximale, le cockpit et le roof ont été intégrés structurellement à la coque centrale. Mais encore plus que par son process de fabrication, c’est dans la définition de ses appendices que Gitana 18 se démarque. Ses foils en Y sont non seulement réglables dans trois plans et aussi escamotables dans le sens inverse de ce qui se fait habituellement, laissant croire à quelques médisants que le bateau ne respecte pas la cote en largeur. « Ce n’est pas le cas, assure Guillaume. Mais avec cette solution, nous exploitons justement au maximum la cote admise ». Si la dérive en T ne semble pas révolutionnaire sauf peut-être par l’envergure de son plan porteur, les trois safrans en revanche le sont. « Pour voler mieux au large, il fallait avoir des safrans plus longs que ceux de Gitana 17. Ils faisaient déjà trois mètres… et si nous avions conservé la même forme avec quatre mètres de long, nous aurions du adopter des appendices de la forme d’un tronc d’arbre, s’amuse Sébastien. Avec les équipes de Guillaume, nous avons décidé d’utiliser ces safrans en forme de U inversé, à deux pieds. Quelques bateaux à moteur en avaient, mais aucun voiliers… jusqu’à nous ». Pour piloter ce voilier, Charles Caudrelier va pouvoir s’appuyer sur des milliers de données collectées en temps réel, par quelques cent cents capteurs. Il y en avait trois cents sur le bateau précédent. Lorsque le bateau a été révélé, en décembre dernier, une partie du Team Gitana était encore au travail, à peaufiner l’auto-pilote sur la base de ces informations glanées en simulation. Visiblement, il y avait de quoi afficher un grand sourire.

Retardée de quelques mois, la mise à l’eau initialement prévue pour fin septembre 2025, dans l’espoir de prendre départ de la Transat Café l’Or (anciennement Jacques Vabre) en novembre, vient de se faire. Avec de nouvelles couleurs signées des artistes français (et frères) Florian et Michael Quistrebert, qui ont imaginé une bateau bleu foncé et blanc, reprenant le profils d’Ariane et de ses quatre filles, Noémie, Alice, Ève et Olivia. Évidemment sans la profusion de sponsors colorés et voyants des autres bateaux de la catégorie. Une élégance qui ne devrait pas empêcher Gitana 18 de jouer devant, car selon le Team, ce 18e opus devrait apporter 10 à 15% de vitesse en plus. De quoi battre pas mal de records.  

 

Edmond de Rothschild : 150 ans de passion de la navigation 

Depuis 1872, et la baronne Julie de Rothschild qui fut la « Yachting Lady » la plus rapide sur l’eau avec le premier Gitana, la famille éponyme cultive sa passion pour la navigation. La baronne en mis un second à l’eau, encore plus rapide évidemment. Mais ce n’est qu’en 1960 qu’Edmond de Rothschild lui-même lance le troisième Gitana, à voile cette fois. Il y aura plusieurs autres voiliers, toujours avec le même nom et désormais engagés en compétition, comme lors de la Fastnet Race de 1965. Le tournant de l’histoire est écrit par Benjamin, fils d’Edmond, qui crée en 2000 Team Gitana. La passion familiale s’est transformée en école de performance, les monocoques en trimarans océaniques ultra-performants. Une orientation qu’Ariane perpétue depuis la mort de son mari en 2021.  

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